24 heures sur une place : Les Lices à Rennes
Des clichés de la place sous différents regards pendant 24 heures. De nouveaux clichés, des rencontres, 24 heures de la vie d'une place.
Les espaces publics peuvent être considérés comme le lieu privilégié de la mise en scène de la société civile. L'histoire de la ville suggère et met en évidence ce parallèle entre une société civile prenant conscience de son existence, de son rôle et de son pouvoir politique et l'avènement des espaces publics.
Dans un premier temps les places ont certes servi à mettre en scène la statue du roi ou les lieux de démonstration du pouvoir royal ou de la noblesse en place mais, très rapidement, la société civile s'en est emparée pour les faire siens et pour bientôt changer la face du monde.
Ainsi en est-il de la place des Lices de Rennes. Lieu de convergence et de circulation, lieu de rencontre et d’anonymat, d’animation et d’indifférence. Les places mettent en situation de coprésence des individus anonymes tout en déployant les codes nécessaires au sentiment d'appartenance. Ils garantissent l'anonymat à l'individu tout en lui fournissant un registre de références pour se penser avec les autres. Se faisant ils sont le support privilégié des rites de la construction de l'identité sur un mode éphémère.
Tout au long de l’histoire, les villes ont été le lieu de la production des inégalités sociales et de leur mise en scène. La place des Lices agit comme un catalyseur social et historique. L’accumulation d’espaces à l’intérieur de la Place, celui du marché avec les Halles Martenot, celui des hôtels particuliers du XVIIe et du XVIIIe dominant la place de bas en haut et traçant une ligne d’habitations élitistes, celui des bars, cafés et restaurant accrochés en hauteur de la place et donnant accès aux quartiers nord de Rennes, à la place Sainte-Anne ou à la place Hoche, celui du bas de la place, trouée ouverte sur la tour Les Horizons et le quartier Bourg l'Evêque, forment un espace public à géométrie variable tout au long de la semaine et de la journée.
Cet assemblage n’est pas un espace communautaire. Ce n’est pas un espace où se retrouvent uniquement des gens se ressemblant ou appartenant à la même communauté --même s'il peut offrir la possibilité à des gens d'une même communauté de se retrouver. Il se caractérise plutôt par sa capacité à distancier l'individu de la communauté pour apprendre à reconnaître les différences mais aussi les ressemblances avec les autres. Cette capacité d'apprentissage de l'autre, de ce qui n'est pas soi, provient de la puissance de l'anonymat. La place des Lices correspond à l'institution d'un espace non originairement commun qui doit dessiner, en l'absence d'un espace natif commun, les conditions d'une communauté possible, une communauté issue de la puissance de l'anonymat. Elle maintient les individus dans une extériorité les uns des autres, en même temps qu'elle est un lien qui unit dans la séparation.
La place des Lices fait tenir ensemble des éléments hétérogènes et, à ce titre, reflètent cet idéal du "vivre ensemble" à Rennes. Vivre ensemble une histoire, un passé et vivre ensemble des différences sociales par la fréquentation des bars et cafés où tout au long de la journée se succèdent cadres, étudiants, jeunes et moins jeunes des quartiers dit « populaires ». Vivre ensemble des différences sociales et un anonymat partagé en empruntant cette place comme un grand couloir de circulation vers Sainte-Anne ou Bourg l’Evêque par exemple. Vivre ensemble en se retrouvant, toutes origines sociales confondues, autour des commerçants itinérants du marché du samedi matin.
La place des Lices est un lieu producteur d’un imaginaire de lien social. Architecture médiévale, granit, métal et verre des Halles, couleurs des bois peints, du reflet du soleil de novembre sur les pavés et le sol humide, chatoiement des bars, rouge de la brique, reflets partout, la place des Lices est un vaste miroir où viennent se refléter notre besoin de lien social, de rencontre, d’aller vers l’autre tout en restant anonyme.
S’étageant sur quatre niveaux, du bas de la place stoppée par le canal jusqu’au niveau supérieur des bars et cafés que dominent toujours les Hôtels particuliers, la place permet toutes les attitudes, les investissements de cet espace les plus divers, du refuge à l’ombre d’une halle pour s’y saouler, de la traversée à grandes enjambées du carré réservé aux poissonniers le samedi matin, de la pause déjeuner assis sur les marches ou à une terrasse jusqu’aux fêtes improvisées la nuit ou tôt le matin. Les habitants et passants s’y accrochent comme ils le peuvent, se réfugiant sur les hauteurs, sauf pour en descendre le samedi matin venu.
Mais la place des Lices est surtout ce lieu où se rencontrent fatigues et souffrances, isolement et détresse. Fatigue et souffrances des commerçants qui tôt le matin, vers 5h00, parfois plus tôt, installent sous la pluie, le vent, dans le froid et la nuit inquiétante d’une place partiellement éclairée, leurs étales. Seules les lumières des Halles produisent un rayonnement rassurant et bienveillant. Partis depuis longtemps de leurs domiciles, des fermes ou d’autres halles ou centres de production, parfois depuis deux ou trois heures du matin, les longs instants d’installation se répètent inlassablement, semaines après semaines, avec toujours la même passion pour ce métier de commerçant, pour cette matinée de rencontres, d’échanges, d’animation autour de dizaine de bancs. Mais entre 5h00 et 8h00, peu importe le temps, l’installation se fait sans un bruit, doucement mais activement, souvent le sourire aux lèvres, la poignée de main aux collègues déjà arrivés ou le café offert une fois l’essentiel agencé. Il n’y a peut-être plus cette gouaille du passé, ces envolées de voix dans le petit matin d’un banc à l’autre, mais toujours la passion pour cette attente de l’aube et des premiers passants, des premiers récits des habitués, des nouvelles échangées d’une semaine sur l’autre.
Isolement et détresse des sans-abris, des laissés pour compte, de la misère qui s’aventurent discrètement près des bancs, dans les Halles pour se réchauffer, boire encore, discuter et grignoter. Sortis d’une nuit sans sommeil, ils investissent le marché dans l’obscurité puis disparaissent dès la foule en place. Aucun matin ne se ressemble sur la place des Lices. C’est la raison pour laquelle j’y ai promené mon regard deux matins de suite, en novembre, presque sur 24 heures, tentant d’appréhender de manière condensée, privilégiant l’urgence de la découverte plutôt que l’enquête systématique, les éveils de cette place et d’y rencontrer ou d’y croiser les innombrables anonymes qui comme moi rêve d’un imaginaire de lien social. Comme moi laissez-vous guider de la manière qu’il vous plaira, pas à pas, à grandes enjambées ou sur un thème au sein de cette place des Lices, mythe ou réalité d’un lien social retrouvé.

